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Les dronistes affinent leurs stratégies

Drone 3D Robotics

Les taux de croissance mirobolants du marché du drone cachent des disparités. Les professionnels affinent aujourd’hui leur stratégies pour assurer leur rentabilité de demain.

Engouement du public pour les nouvelles technologies connectées, réduction des coûts, miniaturisation des composants… L’usage du drone se démocratise depuis déjà quelques années. La flotte mondiale de drones civils est évaluée à un million d’unités à la fin 2015 – dont 300 000 vendues durant cette seule année. Pour la filière française, le chiffre d’affaires total est passé de 95 M€ en 2014 à 170 M€ en 2015, selon l’étude Xerfi, Le marché des drones professionnels et de loisir en France. Si 75 % du CA de ce marché est fait par les usages loisirs, les drones trouvent également leur place auprès des entreprises.

Pour Yannick Levy, vice-président Développement d’affaires chez Parrot – qui occupe la deuxième place mondiale des ventes de drones – « le drone civil est une nouvelle industrie de haute technologie qui va progressivement s’intégrer à notre quotidien, tant pour les loisirs que pour apporter des solutions efficaces et économiques à de nombreux secteurs d’activité. Chez Parrot, cela fait trois ans que notre activité double tous les ans, autant sur les drones professionnels que sur les drones de loisir ». Si les taux de croissance sont compliqués à prédire avec précision sur ce marché encore jeune, tous les professionnels tablent sur une continuité de la croissance pour les prochaines années. « Pour l’avenir, les études de marché les plus récentes qui ont tenté d’analyser la période 2015-2020, affichent de larges fourchettes d’estimation de croissance : de 16 % à 35 % pour les drones de loisir et de 25 % à 45 % pour les drones professionnels », explique Yannick Levy. Les entreprises des drones professionnels ont aussi profité de l’attrait croissant que les drones récréatifs exercent sur les particuliers. En août 2015, on dénombre 40 constructeurs de drones en France.

Nouvelle France Industrielle

Nouvelle technologie, industrie dynamique, croissance forte… Le secteur des drones était un candidat tout désigné pour la « Nouvelle France industrielle » d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif puis de l’Économie entre 2012 et 2014. Le secteur du drone civil a de nombreux atouts, dont celui de l’avance prise par la France grâce à une réglementation établie rapidement par rapport au reste du monde. Cette avance réglementaire a donné aux Français l’occasion de prendre de l’avance sur les savoir-faire associés aux drones. « Au niveau technologique, des industriels français commencent à avoir de l’expérience dans le secteur. Aujourd’hui, le drone n’est pas juste une variation de l’aviation. Il n’est plus vu comme un avion avec un pilote à l’extérieur », explique Bastien Mancini, associé fondateur et directeur technique de Delair Tech, start-up toulousaine qui fabrique et exploite des drones à voilure fixe.

Le drone, en plus des usages innovants, propose des gains de productivité par rapport aux technologies alternatives sur des usages déjà bien installés. Dans le secteur de la production audiovisuelle, les drones permettent aux opérateurs de réaliser des opérations moins chères et d’évoluer plus facilement en milieu urbain que les hélicoptères. Côté industrie, les drones permettent de réduire les risques pris par les cordistes lors des inspections d’ouvrage d’une part, mais proposent aussi des nouveaux usages tels que le survol des champs pour l’agriculture. « Les solutions professionnelles vont bien au-delà de la caméra vidéo volante. Elles apportent efficacité et productivité à de nombreux secteurs industriels et commerciaux, par exemple l’agriculture, les infrastructures et la construction, où les données récoltées par les drones fournissent un niveau de précision inégalé par les technologies actuelles », complète Yannick Levy, de Parrot.

Un marché fragile

« Le marché des drones professionnels devrait continuer à augmenter mais pas avec des taux de croissance mirobolants », prévient pourtant Flavien Vottero, auteur de l’étude Xerfi. « Il ne devrait ainsi pas dépasser 200 M€ en 2017. Alors que le marché des drones de loisir a connu une ascension spectaculaire, la lente maturation du secteur des drones professionnels peut paraître décevante. Celui-ci est confronté à de nombreux freins. On a par exemple constaté que les opérateurs ont réalisé beaucoup d’expérimentations – pour les grands comptes notamment – mais peinent à transformer ces investissements. Il y a un problème d’attentisme des clients. D’autre part, c’est un secteur confronté à une concurrence assez difficile ». L’étude de Xerfi précise : « Après plusieurs mois d’expérimentation, les donneurs d’ordres tardent à concrétiser leurs investissements. Ils n’hésitent pas à mettre en concurrence les nombreux acteurs sur le marché pour faire baisser les prix des prestations. Certains font même le choix d’acquérir un drone pour internaliser l’activité d’exploitation au sein d’une division dédiée, mettant à mal l’activité des spécialistes. »

Un avis que ne partagent pas forcément tous les dronistes, notamment Bastien Mancini de Delair Tech qui défend que « le marché est aujourd’hui assez grand pour tout le monde ». Plus matérialiste, Christian Viguié, P-DG de Delta Drone, assure qu’il « est plus inquiétant de ne pas avoir de concurrents que d’en avoir ».

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Crédit : Parrot

Atomisation de la profession

Stefan Morelli, président du Conseil des drones civils, explique le marché des drones est encore fragile du fait de la taille de ses acteurs. Il décrit une « atomisation de la profession » avec énormément de TPE et PME, dont plus de la moitié sont des autoentrepreneurs. Cela aboutit selon lui à la difficulté pour les grands comptes de trouver des « entreprises solides » avec lesquelles faire des partenariats. « Il va falloir structurer cette filière de manière régionale mais aussi au niveau national (pôle de compétitivité, clusters…) », conclut-il. Un avis partagé par Bastien Mancini qui décrit une véritable « entraide avec les dronistes de même taille ». « On est complémentaire », explique-t-il. « Cette entraide permet à tous de mieux avancer. Nous faisons aussi des partenariats avec le monde académique – Onera, Cnes… – et notamment avec le secteur du spatial dont nous avons énormément à apprendre. Sur le traitement d’images par exemple. On s’enrichit des deux côtés en échangeant ».

Le risque d’un moratoire

« Un autre frein est le risque d’accident occasionnant des blessés, qui mettrait un coup d’arrêt total à la filière », analyse Flavien Voterro. « Dans ce contexte, un moratoire sur l’usage des drones serait envisageable ». Sans vouloir être alarmiste, Christian Viguié, de Delta Drone, partage cette inquiétude. « On a tous la conviction que le drone est un outil formidable mais il ne faut pas oublier qu’il présente des risques. Notamment de nous tomber sur la tête, de croiser des aéronefs, d’être détourné à des fins illicites… Il s’agit de risques incontestables. Or il y a un nombre croissant d’incidents. On doit donc s’attendre à ce qu’un jour un accident arrive. Ce sera alors la fin de l’illusion. »

Ces compréhensions diverses du marché des drones professionnels amènent à des stratégies économiques et industrielles assez différentes d’un droniste à l’autre. Leader français, et deuxième acteur mondial avec un CA de 183,4 M€ en 2015, Parrot a tablé sur un modèle sans usine (« fabless ») des sociétés de hautes technologies. Fondée en 1994, la société s’est spécialisée sur les produits « grand public et de haute technologie » et a sorti son Parrot AR Drone en 2010.

Delair Tech table sur l’innovation

Plus jeune, la société Delair Tech a tablé sur l’innovation. « Lorsqu’on a monté la boîte il y a cinq ans, on nous a dit ‘‘encore une boîte de drone’’ », explique Bastien Mancini, un des quatre polytechniciens fondateurs de Delair Tech. « On a volontairement choisi la voilure fixe car il y avait trop de compétition sur la voilure tournante. A ce moment-là, il y avait un peu de tout et n’importe quoi sur le marché, avec beaucoup de bricolage. » Cette société a choisi de ne pas faire du drone récréatif et ne regrette pas son choix. « Le marché des drones de loisir n’est guidé ni par la qualité, ni par les performances. Il n’y a pas de grosse valeur ajoutée, c’est juste une course au prix. Nous ne voulons pas aller là-dedans, nous avons choisi de bien faire nos produits ». Ainsi Delair Tech a décidé de prendre en main la totalité de la conception, depuis les drones jusqu’aux logiciels de traitement de l’image. La petite start-up toulousaine a donc choisi de rester concepteur de drone, malgré une valeur ajoutée plus faible selon Xerfi. L’étude conseille de « se positionner sur l’aval de la filière dans le traitement et l’analyse des données issues des drones ». Bastien Mancini explique ce choix par la valorisation du retour d’expérience qu’ils ont accumulé au cours des dernières années et acquise « en direct » grâce à leur statut d’opérateur de drone.

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Crédit : Delta drone

Le drone, « un téléphone qui vole »

Si Delta Drone a aussi choisi de rester concepteur tout en proposant un service « clef-en-main » d’opérateur à ses clients, son P-DG a une vision toute autre du drone. «  Le drone, ce n’est ni le Rafale ni le Concorde. C’est foncièrement un téléphone qui vole » résume-t-il. « On ne demande pas des performances aéronautiques folles, c’est le côté industriel qui est à regarder avec mesure ». Delta Drone a une histoire tumultueuse et singulière, « à la fois start-up et cotée en Bourse depuis juin 2013 ». Son P-DG, Christian Viguié, décrit l’histoire de la société en deux phases. La première, « la phase de l’illusion » selon lui, a duré depuis la création de l’entreprise en 2011 par trois jeunes ingénieurs grenoblois, jusqu’à 2014 où la décision de changer de gouvernance a été prise. Celle-ci a été suivie par une phase assez difficile de réduction d’effectif. C’est le «prix à payer pour se développer et ne pas aller dans le mur», explique Christian Viguié. « La société dépensait beaucoup d’argent avec une grosse structure et un drone multi-rotor très cher et compliqué à fabriquer. Nous avons donc consacré beaucoup de temps pour développer des solutions applicatives et la création d’un drone à voilure fixe, le Delta Y, simple à assembler donc peu cher à fabriquer. » La société a depuis conçu un nouveau multi-rotor, le Delta X, qui devrait être lancé dans le courant de l’été.

Rentabilité

Bien que s’établissant sur un marché international, Flavien Voterro affirme qu’« aucun des acteurs français n’était rentable en 2014 ». Il y a beaucoup de start-up innovantes et donc avec une rentabilité quasi-nulle à court terme. « Pour nous, il s’agit d’un marché avec une rentabilité à très long terme, plutôt à cinq ans ». Delair Tech a calculé une rentabilité d’ici 2018. « Nous aurions déjà pu être rentables si nous avions décidé de nous arrêter là, c’est-à-dire de ne pas développer la partie concernant les logiciels. Or nous ne voulions pas rester un petit acteur local et nous avons fait le choix d’aller nous battre », explique Bastien Mancini. « Nous sommes quatre ingénieurs à la direction ce qui ne donne pas forcément une bonne vision commerciale, mais nous sommes très rigoureux. Cela nous a permis de très bien tenir notre business plan depuis le début ». Aujourd’hui, la petite équipe commerciale de Delair Tech devrait rapidement s’étoffer grâce à la levée de fond de 13 M€ annoncée il y a quelques semaines.

De son côté, Delta Drone refuse de donner une prévision de rentabilité mais annonce que « le sujet du financement n’est plus une préoccupation grâce à quelques investisseurs qui ont fait confiance à la société ». Aujourd’hui la société avance un chiffre de 8 M€ de capitaux propres et un peu plus de 5 M€ de trésorerie. « En 2017, nous serons bénéficiaires », affirme son P-DG.

Enfin, Parrot annonce une rentabilité à l’horizon 2018. « Parrot a toujours été une entreprise bien gérée, qui affichait des taux de rentabilité opérationnelle de 10 % à 12 %. Aujourd’hui, nous avons choisi d’investir à un rythme qui ne permettra pas d’atteindre la profitabilité avant 2018 », explique Yannick Levy. « La plupart des sociétés ne sont sans doute pas rentables aujourd’hui et c’est souvent le cas sur un marché naissant. De notre côté, nous visons une position de leader et nos ambitions sont portées par une phase importante d’investissements : sur les technologies au travers de la R&D, sur l’expansion du marché, des réseaux de distribution et le renforcement de notre organisation pour faire face à un rythme de croissance élevé. »

Les professionnels américains ont pour eux les levées de fonds – 150 M€ ont été récoltés par les spécialistes aux États-Unis au premier semestre 2015 contre 20 M€ en France (chiffres Xerfi). Cela pourrait permettre aux dronistes américains de rattraper leur retard technologique et se placer en tête sur le marché mondial. Cependant, l’avance de la France ne concerne pas que le savoir-faire. L’organisation de la filière, si elle continue à se concrétiser, pourrait permettre aux dronistes hexagonaux de garder cette précieuse avance sur ce marché naissant.

Un marché mondial dominé par deux entreprises
DJI, fabricant chinois arrive clairement en tête du marché avec un CA de 430 M€ en 2014 et plus de 3 000 employés. Sa gamme « Phantom » est la plus vendue au monde. En deuxième place, la société française Parrot, emploie 1 000 personnes et a réalisé un CA de 244 M€ en 2014, dont 83 M€ liés aux drones (soit 34 % du CA total). En 2015, ce CA est passé à 326 M€ dont 56 %, soit 183 M€, pour les drones. C’est une hausse de 121 % en un an (+120 % pour les Drones Grand public et +126 % pour les Drones Professionnels).
Une bascule vers le marché militaire ?
Si la plupart des dronistes affirment ne pas vouloir se lancer sur le marché militaire, Delair  Tech reconnaît ne pas complètement fermer la possibilité de travailler avec la Défense. Ceci s’explique par l’histoire du DT-26, leur drone à voilure fixe. Développé lors d’un programme Rapid avec la DGA entre 2012 et 2015, le DT-26 était d’abord un « super-drone », décrit Bastien Mancini, directeur technique de Delair Tech. « 4h30 d’autonomie, communications 3G et satellite… le DT-26 X d’aujourd’hui, adapté pour le cahier des charges de la SNCF, fait figure de “camion” à côté ». Même si aujourd’hui, les deux marchés – civil et militaire – sont complètement différents, Bastien Mancini avoue « regarder du côté du militaire, même si les coûts d’exploitation ne sont pas du tout les mêmes ».