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La lutte anti-drone s’organise

Drone devant un rafale.

Depuis 2014, la France travaille pour se prévenir des attaques par drone, que ce soit via des moyens juridiques ou technique.

Les drones sont considérés par beaucoup comme une avancée technologique positive. Pourtant, la multiplication des survols de zones sensibles (cf. encadré) a mis en exergue la nécessité d’un meilleur contrôle des usages et de développer des moyens de défense adaptés. Ainsi le rapport « L’essor des drones aériens civils en France » de 2015 fait état que « la quasi-totalité des incidents impliquant des drones ont montré le caractère inadapté des moyens de l’armée de l’air, des services de police, des unités de gendarmerie pour réaliser des interceptions ». L’envoi de deux chasseurs et le tir d’un missile pour chaque drone malveillant de quelques kilos n’apparaissent naturellement pas comme des solutions adaptées.

Des survols illicites
La presse donne un bon aperçu de l’utilisation illicite, qu’elle soit non intentionnelle ou malveillante, des drones. Ainsi, en avril 2015, le Japon a reporté l’atterrissage d’un drone contenant une petite quantité de sable radioactif sur le toit de la résidence officielle du Premier ministre à Tokyo. De son côté, la chancelière allemande Angela Merkel a eu la surprise de voir un drone atterrir à quelques mètres d’elle lors d’un meeting en 2013. Plus récemment, le 2 octobre dernier, la presse a relaté le cas d’un drone piégé dans le Kurdistan irakien qui a blessé deux membres des forces spéciales françaises.

L’état français s’est donc penché sur la question. Il a mis en route un certain nombre de mesures, juridiques comme technologiques, pour faire avancer ses moyens de lutte anti-drone. Selon le rapport de 2015, « seule leur conjugaison [des moyens juridiques et technologiques] peut apporter une réponse efficace et complète ». La piste juridique s’est concrétisée avec la loi drone, adoptée définitivement le 13 octobre dernier. Elle doit maintenant être complétée par une série de décrets d’applications.

Trois projets pour une lutte anti-drone « made in France »

C’est désormais au tour de la piste technologique de montrer ses réalisations opérationnelles, sous l’égide du secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN). Une journée de démonstration est ainsi organisée le 18 novembre prochain à Villacoublay. Elle mettra en valeur les projets sélectionnés dans le cadre du programme de « Protection de zones sensibles vis-à-vis des drones aériens ». Une campagne d’expérimentation, menée en mars 2015 avec des industriels français et étrangers, a en effet confirmé qu’il n’existait alors pas de solutions intégrées capables d’assurer en propre ou de coordonner le traitement de la menace représentée par un drone.

« Il y avait des éléments intéressants sur le marché mais rien qui ne répondait vraiment aux objectifs demandés, à savoir un dispositif qui pouvait détecter, identifier et neutraliser si nécessaire », explique le Colonel Julien Sabéné, de la Direction protection et sécurité de l’État (PSE, un des services du SGDSN). L’État a donc décidé de lancer le programme « Protection de zones sensibles vis-à-vis des drones aériens », doté d’un budget total de 1,4 million d’euros. Un appel d’offres pour des moyens de lutte anti-drone a alors été publié via l’Agence nationale de la recherche (ANR). Sur les 23 projets déposés, trois ont alors été sélectionnés en 2015 pour des développements de 12 à 18 mois : le projet Angelas (Analyse globale et évaluation des technologies et méthodes pour la lutte anti UAS), le projet Boreades, et le projet Spid (Système de protection intégré anti drones).

Des technologies made in France
La France a financé la montée en maturité de trois projets à hauteur de 1,4 million d’euros. Il s’agit des projets : –  Angelas (Analyse globale et évaluation des technologies et méthodes pour la lutte anti UAS), qui propose un système assurant la détection des drones aériens ainsi que leur identification par corrélation de capteurs multiples, dans un rayon de plusieurs kilomètres autour d’installations sensibles. – Boreades, qui vise cinq objectifs : la détection radar et optronique panoramique jour-nuit, l’identification optronique, la neutralisation de la télécommande, la neutralisation du géopositionnement et la localisation du télépilote. – Spid (Système de protection intégré anti drones), qui a pour objectif le développement de solutions de détection et de neutralisation de drones au moyen d’un système multi-senseurs, modulaire, autonome. Il sera potentiellement mobile pour assurer, par exemple, la protection de grands évènements.

Les trois lauréats regroupent tous des industriels reconnus, des PME/TPE, des laboratoires académiques, ainsi que des opérateurs. « Notre but était de faire monter en TRL [niveau de maturité, ndlr] ces systèmes afin de développer des solutions qui n’existaient pas. On a aujourd’hui trois produits français matures. Maintenant, c’est à chaque ministère de s’équiper », déclare Julien Sabéné. Il peut s’agir du ministère de l’Environnement, de l’énergie et de la mer, concerné à cause du survol illicite voir malveillant des centrales nucléaires, de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), mais aussi de l’armée de l’Air, des forces de sécurité intérieures et de la police pour la protection des villes et des grands événements.

« Nous avons favorisé les trois systèmes les plus évolués et pertinents bien sûr. Nous les avons aussi choisis car ils présentent une belle complémentarité dans la technologie, mais aussi dans leurs stratégies. Il s’agissait de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier », explique Julien Sabéné. Chaque consortium a déjà fait des essais en vol pour confirmer la maîtrise de ses technologies au cours des derniers mois. Ils seront complétés le 18 novembre prochain par la journée de démonstration le 18 novembre sur la base aérienne de Villacoublay. Ce sera l’occasion de présenter les projets aux différents ministères français mais aussi à des décideurs étrangers, qui seront réunis à cette occasion.

Une chaîne de décision plus efficace

Parallèlement au développement de technologies matures, l’autre grand chantier a concerné l’évolution de la chaîne décisionnelle pour la lutte anti-drone. Une réflexion interministérielle a été lancée afin « d’adapter les chaînes de décision permettant aux pouvoirs publics de réagir à un survol illicite ». Il s’agit en fait de proposer une nouvelle organisation optimisée, afin d’être efficace dans des délais très courts. Une condition nécessaire pour faire face à des drones. Aujourd’hui, la chaîne de défense aérienne est optimisée pour les avions, dont le déploiement et la pénétration dans une zone sensible sont bien plus visibles que pour des drones de petites tailles. Il faut donc « resserrer les mailles du filet ».

Si la plupart des aspects opérationnels sont classifiés – donner trop d’informations serait accorder un avantage aux télé-pilotes malveillants – on peut toutefois savoir que la réflexion est toujours en cours. Elle porte à la fois sur une évolution des doctrines et du matériel. « Les opérateurs privés auront aussi leur rôle à jouer. L’État ne peut pas tout », explique Julien Sabéné.

Une réponse européenne

La France présente une certaine avance dans sa réflexion sur la lutte anti-drone en Europe, due notamment au fait qu’elle a été victime d’usages malveillants de drones assez tôt.  Beaucoup de pays européens se sont néanmoins regroupés pour réfléchir à des pistes et une approche communes. Des réunions régulières du « UAV Contering », dont la prochaine se déroulera en France mi-novembre, regroupent ainsi sept pays (France, Royaume-Unis, Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Danemark, et Suède). « Ce sont les pays qui ont partagé les même inquiétudes au même moment » explique Julien Sabéné. Les drones sont des outils intéressants, qui ont d’ores et déjà transformé de nombreux usages. Dans l’avenir, ils pourront constituer un moyen de sauvetage de vies humaines. À l’heure de la construction du Ciel unique européen (SES), il est donc important que les moyens de protection soient adaptés afin de permettre à ces petits aéronefs de trouver leur place au milieu de leurs grands frères aéronautiques.

Vols illicites mais non malveillants
Les principaux risques posés par les vols de drones de loisirs sont liés à une méconnaissance des règles par les utilisateurs. Ces vols peuvent avant tout entrainer des accidents ou des fausses alertes de sécurité. La loi drone, adoptée définitivement en octobre, doit permettre de résoudre une grande partie des problèmes liés à ces vols en mettant en place des formations, même minimes, des télé-pilotes, et la mise en place de l’immatriculation des drones. Les drones, interrogeables à partir du sol, doivent permettre aux autorités de savoir à qui elles ont affaire. Ceci devrait au moins permettre de faire une différence entre les drones immatriculés ou non, et d’écarter plus facilement les fausses alertes. La Direction générale de l’aviation civile (DGAC) a aussi mis en place une notice d’avertissement intitulée « 10 principes pour voler en conformité avec la loi », afin d’informer le grand public.